Le coup de théâtre que personne n’attendait, ou presque, a eu lieu lundi soir. Le président Bassirou Diomaye Faye, élu il y a deux ans sur un programme de rupture souverainiste et anticolonialiste, a nommé Ahmadou Al Aminou Lo au poste de Premier ministre. Ce technocrate discret de 65 ans, ancien haut fonctionnaire du Trésor et passé par la BCEAO, est surtout connu pour une chose : il est l’un des défenseurs les plus ardents et les plus doctrinaux du franc CFA. Une nomination qui, aux yeux d’une large frange de la coalition Diomaye président, sonne comme une abjuration.
Ce choix intervient soixante-douze heures après le limogeage brutal d’Ousmane Sonko, figure tutélaire du PASTEF et véritable gourou idéologique du président. Officiellement, le motif invoqué est « une divergence tactique sur le rythme des réformes ». Officieusement, Sonko payait son obstination à vouloir lancer, avant l’été, la commission nationale sur le référendum monétaire une promesse de campagne devenue un serpent de mer.
Un Premier ministre « plus fidèle à la zone franc qu’au PASTEF »
Le parcours d’Ahmadou Al Aminou Lo ne prête pourtant à aucune ambiguïté. Ancien directeur de la prévision et des études économiques, il a représenté le Sénégal au sein du Comité monétaire de l’UEMOA. En 2019, il cosignait une tribune cinglante, « Non à la sortie du franc CFA, plaidoyer pour une modernisation sans aventure ». Dans les cercles de la technocratie ouest-africaine, son surnom est éloquent : « M. Zone franc ». Diomaye Faye, en le choisissant, envoie un signal clair aux partenaires extérieurs et aux marchés : pas de tabula rasa monétaire. Mais, à l’intérieur, c’est un séisme. « Il ne s’agit pas seulement d’un changement de Premier ministre, analyse Souleymane Diallo, professeur de sciences politiques à l’UCAD. C’est la négation programmatique du logiciel PASTEF. Ce parti s’est construit contre le franc CFA, qu’il qualifiait de “tutelle post-coloniale”. Lo, lui, est un produit quasi organique de cette tutelle. »
Une dérive idéologique confirmée
Cette nomination ne sort pourtant pas de nulle part. Elle confirme, sur le fond, ce que nombre d’observateurs soupçonnaient déjà depuis plusieurs mois : Diomaye Faye s’est peu à peu émancipé certains diraient écarté de la ligne anticolonialiste, souverainiste et indépendantiste radicale du PASTEF. Dès sa prise de pouvoir, les signaux avaient dérouté sa base. À peine investi, le président s’était empressé de rencontrer Alassane Ouattara à Abidjan, louant « la sagesse ivoirienne en matière monétaire ». Puis il avait effectué une visite en France pour rencontrer Emmanuel Macron dans une atmosphère de chancellerie classique, sans la moindre mise à distance des accords de défense. Surtout, c’est sa gestion de la crise sahélienne qui a cristallisé les méfiances : alors que le Mali, le Burkina et le Niger subissaient ce que le PASTEF appelait des « sanctions injustes et inhumaines » de la CEDEAO, Diomaye Faye a non seulement réintégré pleinement la logique régionale, mais plaidé pour un « dialogue renforcé », sans jamais dénoncer l’embargo commercial contre Bamako. « Il n’y a pas eu une seule réforme profonde », déplore Boubacar Sadio, ancien député PASTEF aujourd’hui dans l’opposition intérieure. « Pas sur les accords miniers, pas sur la refonte de la coopération militaire, pas sur la souveraineté alimentaire. Et maintenant, il met à la tête du gouvernement un homme dont la carrière repose sur la défense du franc CFA. À qui fera-t-il croire qu’il n’a pas changé de camp ? »
Entre rupture promise et réalisme contraint
Les proches du président justifient ce choix par la « responsabilité de l’État » et la « nécessité de rassurer les bailleurs ». Le franc CFA, arguë-t-on, n’est pas une clause de blocage si l’on obtient des contreparties sur la gouvernance des réserves de change. Un argument que les souverainistes jugent « cousu de fil blanc ». Reste que la manœuvre est dangereuse. Car le PASTEF n’a jamais été un parti classique. Sa force militante, notamment chez les jeunes et dans les universités, tient à sa promesse de découplage identitaire et économique avec la France. En nommant Lo, Diomaye Faye ne se contente pas de décevoir : il désarme idéologiquement sa propre base.
Vers une crise institutionnelle majeure ?
L’alerte est d’autant plus vive que Ousmane Sonko, limogé mais toujours auréolé de sa légitimité de « penseur du projet », n’a pas rendu les armes. Depuis sa résidence surveillée de facto, il a diffusé mardi un message sibyllin : « On ne trahit pas le peuple pour un siège à Bruxelles ou pour les salons dorés de la BCEAO. Le combat continue. » La presse proche du PASTEF évoque déjà la possibilité d’une « destitution morale » de Diomaye par son propre parti, une première dans l’histoire politique sénégalaise.
Sur le terrain, la tension monte. Des collectifs de jeunes « Patriotes du franc CFA non merci » appellent à une marche nationale samedi prochain. Le gouvernement craint des débordements. Dans les couloirs de l’Assemblée nationale, certains députés de l’opposition radicale ne cachent pas leur jubilation : « Diomaye a tué le PASTEF de ses propres mains. Nous assistons peut-être au début de la fin de son quinquennat. » Reste une question, pour l’instant sans réponse : peut-on gouverner le Sénégal en ayant enterré sa promesse la plus sacrée, sans risquer l’embrasement ? En plaçant un technocrate du franc CFA à la primature, Diomaye Faye a choisi son camp. Reste à savoir si le peuple, lui, suivra.



