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Sankara, Biya, Wade, Ouattara, Diomaye : l’éternelle tragédie des « frères de lutte »

Dakar, 22 mai 2026. Un décret. Une rupture. L'amitié politique la plus fusionnelle du Sénégal vole en éclats. Diomaye contre Sonko. Comme hier Biya contre Ahidjo, Wade contre Seck, Sankara contre Compaoré. En Afrique, les frères de lutte finissent toujours par s'entre-déchirer. Anatomie d'une fatalité.
Les acteurs de la politique africaine
Les acteurs de la politique africaine

Il aura suffi de treize mois pour que le conte de fées politique sénégalais bascule dans la realpolitik la plus brutale. Le 22 mai 2026, sur le plateau de la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise (RTS), le secrétaire général de la présidence, Omar Samba Ba, a lu d’une voix monocorde un décret au vitriol : « Il est mis fin aux fonctions de Monsieur Ousmane Sonko, Premier ministre. » Quelques kilomètres plus loin, à son domicile de Dakar, l’intéressé serrait les dents. Il y a un an, pourtant, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko formaient le duo le plus fusionnel qu’Afrique ait porté depuis longtemps. Le premier, élu grâce au parrainage politique du second, empêché de concourir. Leur devise : « Diomaye mooy Sonko » (Diomaye, c’est Sonko). Une promesse de cohabitation fraternelle, de pouvoir partagé, d’alternance heureuse. Treize mois plus tard, les deux hommes ne se parlent plus.

 La mécanique implacable de la rupture

Ce qui arrive au Sénégal n’est pas une exception. C’est, hélas, une règle. De Dakar à Yaoundé, d’Abidjan à Ouagadougou, l’histoire politique africaine est pavée de cadavres symboliques et parfois réels de ces duos qui juraient être inséparables. À l’origine de chaque fracture, trois facteurs constants : D’abord, la question de légitimité. Le président est élu au suffrage universel. Le Premier ministre est nommé par décret. Le premier finit toujours par voir dans le second un rival illégitime. « Nous avons des divergences, mais il a ma confiance », assurait encore Diomaye quelques semaines avant le limogeage. « Le jour où il ne l’aura plus, je changerai de Premier ministre. » La sentence était écrite. Ensuite, la succession impossible. Dans les systèmes hyper-présidentialistes, le Premier ministre est souvent le fusible que l’on fait sauter quand l’opinion se retourne. Mais en Afrique, limoger son dauphin, c’est souvent l’éliminer politiquement pour toujours. Enfin, la personnalisation de l’État. Ces duos ne se déchirent pas sur des programmes. Ils s’affrontent pour le contrôle des ressources, des nominations, des marchés. L’idéologie n’est qu’un manteau jeté sur la guerre des clans.

Cameroun (1982-1984) : le père que le fils a dévoré

Ahmadou Ahidjo et Paul Biya offrent le plus grand classique du genre. Novembre 1982. Ahidjo, le « Grand Muet » qui a mené le Cameroun à l’indépendance, quitte volontairement le pouvoir pour raison de santé. Il désigne son Premier ministre, Paul Biya, comme successeur. Un geste de confiance, pense-t-on. Un guet-apens, l’histoire le révélera. À peine quelques mois passent. Dès 1983, depuis l’exil français, Ahidjo accuse Biya de trahir son héritage. Biya riposte en dénonçant un complot. La parole se fait assassinat symbolique. Le point de non-retour survient le 6 avril 1984. La Garde présidentielle, restée fidèle au Nord et à Ahidjo, encerclent le palais de Yaoundé. Les chars rugissent dans la capitale. Les balles fauchent des civils. Officiellement, 71 morts. En réalité, plusieurs centaines. Biya résiste. Ahidjo finira ses jours loin de son pays, condamné par contumace.

Côte d’Ivoire (1993-2011) : la guerre des deux héritiers

Décembre 1993. Le « Vieux » s’éteint. Félix Houphouët-Boigny, père de la nation ivoirienne, laisse un pays prospère et deux prétendants au trône : Henri Konan Bédié, son successeur désigné, et Alassane Ouattara, l’ambitieux technocrate formé au FMI. Pendant des années, Bédié utilise une arme redoutable : l’ivoirité. Ce concept identitaire, il le brandit pour exclure Ouattara, jugé « trop nordiste », pas assez « pur ivoirien ». L’affrontement dure. Le pays sombre. Coup d’État en 1999. Guerre civile en 2002. Contrairement aux idées reçues, Bédié n’a jamais spontanément « rallié » Ouattara par amitié. C’est la crise post-électorale de 2010-2011 qui les contraint à s’allier. Laurent Gbagbo, au pouvoir, refuse de céder sa place après sa défaite. Face à l’adversaire commun, Bédié fait un calcul glacé : mieux vaut soutenir Ouattara que subir Gbagbo. L’alliance RHDP chasse ce dernier. Mais aucun baiser de réconciliation n’a scellé ce pacte. La méfiance, elle, est toujours là, tapie sous les costumes de la Realpolitik.

Sénégal (2004-2005) : le fils spirituel derrière les barreaux

Avant Diomaye et Sonko, le Sénégal avait déjà offert un cas d’école avec Abdoulaye Wade et Idrissa Seck. Wade, le « Vieux » bâtisseur, a trouvé son dauphin. Idrissa Seck, jeune, brillant, maire de Thiès. On les appelle le duo magique. Wade le parraine. Seck l’admire. Mais en 2004, l’admiration tourne à la défiance. Wade accuse son « fils spirituel » de détournements sur les marchés publics de Thiès. Les chiffres donnent le vertige : 40 milliards de francs CFA. La suite est une descente aux enfers. Seck est limogé. Puis arrêté. Puis incarcéré à la prison de Rebeuss. Six mois. Six mois sous le soleil sénégalais, dans une cellule étroite. Des négociations de couloir, un « protocole » tacite. Seck sort. Mais la cassure est définitive. En 2007, il ose se présenter contre son ancien mentor. En 2010, il dénonce la candidature de Wade à un troisième mandat comme « inconstitutionnelle ». Le fils a tué le père. Politiquement, du moins.

Burkina Faso (1987) : la nuit des longs couteaux

Thomas Sankara et Blaise Compaoré restent, dans la mémoire collective, l’incarnation la plus tragique de la rupture. Ils étaient inséparables. Sankara, le tribun charismatique à la casquette rouge. Compaoré, le stratège discret aux lunettes cerclées. Ensemble, ils renversent le régime en 1983. Ensemble, ils rêvent d’une Afrique libre, souveraine, debout. Le Burkina devient un phare pour tout un continent. Quatre ans plus tard, le rêve s’effondre. Le 15 octobre 1987, des hommes armés investissent le Conseil de l’Entente à Ouagadougou. Sankara est abattu. Son corps est jeté à la hâte dans une fosse. Le putschiste s’appelle Blaise Compaoré. Le frère d’armes. Le confident. L’assassin. Le mobile ? Sankara voulait contrôler l’armée. Sankara dénonçait « l’argent roi ». Compaoré, lui, avait d’autres ambitions. Il gouverna vingt-sept ans, avant d’être chassé à son tour par la rue en 2014. Mais la question, encore brûlante, demeure : peut-on partager le pouvoir avec un frère sans qu’un jour l’un ne prenne le couteau ?

Sénégal (2026) : l’ombre et la lumière enfin séparées

Revenons à Dakar. Au présent. À cette rupture qui, parce qu’elle est fraîche, fait si mal. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko avaient tout pour réussir. Le premier, président, calme, technocrate. Le second, tribun, populaire, brûlé par l’envie. Leur ticket avait électrisé la jeunesse sénégalaise. Leur promesse d’un « pouvoir apaisé » avait conquis les cœurs. Treize mois. C’est le temps qu’il a fallu pour que les divergences stratégiques, les luttes d’influence, les conseilleurs empoisonnent la source. Les uns murmurent que Diomaye ne supportait plus d’être considéré comme « l’ombre » de Sonko. Les autres chuchotent que Sonko, fort de sa base populaire, ne digérait pas d’être réduit à un simple directeur de cabinet du président. Une seule certitude : le décret du 22 mai a coupé net tout lien. Ousmane Sonko, depuis, a quitté le gouvernement. Il a regagné sa permanence politique. Il rumine. Il attend. Ses partisans, déjà, évoquent une « trahison ». Ceux de Diomaye parlent d’« assainissement ». Le Sénégal, une fois de plus, retient son souffle.

Et après ?

Que retenir de cette litanie de ruptures ? Que l’amitié politique, en Afrique comme ailleurs, est une denrée périssable. Que le pouvoir, parce qu’il concentre toutes les convoitises, finit toujours par désosser ceux-là mêmes qui juraient de le partager fraternellement. Diomaye et Sonko ne sont ni les premiers, ni les derniers. Ils rejoignent, douloureusement, le triste panthéon des duos explosifs. Leur histoire, encore fraîche, nous rappelle cette vérité implacable : au sommet de l’État, il n’y a jamais de « frères de lutte ». Il n’y a que des ennemis intimes qui s’ignorent encore. La suite ? Au Sénégal, le président a nommé un nouveau Premier ministre technocrate sans ambition affichée. Sonko promet, en coulisses, de revenir. En Afrique, ces duels ne finissent jamais vraiment. Ils se suspendent. En attendant l’acte suivant.

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