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Tchad : la prison s’ouvre, la Primature reste fermée

Il est sorti de prison, mais pas de l'ombre. Le 14 août, Succès Masra a retrouvé la lumière après 456 jours de détention. Grâce présidentielle oblige. Mais derrière les images de liesse et les appels à la réconciliation, une tout autre bataille commence. Celle de son retour dans le jeu politique tchadien. Une partie d'échecs où le maréchal Mahamat Idriss Déby Itno tient toujours les rênes.
Succès Masra

La grâce présidentielle, beaucoup l’ont saluée. Mais elle n’est pas une amnistie. Masra est libre de ses mouvements, pas de son casier judiciaire. Sa condamnation à vingt ans de réclusion criminelle, confirmée par la Cour suprême en mai dernier, reste inscrite au tableau. Le pouvoir lui a ouvert la porte de la prison. Pas encore toutes celles du pouvoir. Résultat : l’ancien Premier ministre peut parler, voyager, rencontrer ses militants. Mais il reste sous l’épée de Damoclès d’un statut judiciaire qui entrave toute ambition institutionnelle. Ses avocats réclament une amnistie. Pour l’instant, silence radio du côté de la présidence.

Un virage à 180 degrés

Avant même sa sortie, Masra avait changé de ton. Depuis sa cellule, le 29 avril, il adressait une lettre au chef de l’État. Finie l’opposition frontale. Place au dialogue, à la réconciliation. Une inflexion qui en a surpris plus d’un. Mais cet ancien opposant intraitable n’a pas renoncé à ses ambitions. Il a simplement pris acte du nouveau rapport de force. Le MPS est omnipotent à l’Assemblée. Les cadres des Transformateurs ont déserté. Certains ont même rejoint le gouvernement. Masra le sait : s’il veut peser, il lui faut jouer autrement.

Une sortie en grande pompe, une main tendue

Le 14 août, au siège des Transformateurs, l’ambiance est électrique. Masra remercie le président. Il parle de pardon, d’unité, de reconstruction. « Je suis prêt à travailler avec le chef de l’État », lance-t-il. Une déclaration choc, à des années-lumière de ses discours d’avant-prison. Mais à ce jour, aucune réponse officielle. Le pouvoir observe. Il ne dit ni oui, ni non. Il attend. Et pendant ce temps, Masra avance ses pions. Mais sur quel échiquier ?

La proposition qui fâche : le gouvernement « 50-50 »

C’est la déclaration qui a mis le feu aux poudres. Masra propose un gouvernement composé à parité : 50 % de musulmans, 50 % de chrétiens. Sans oublier la parité hommes-femmes. La proposition n’est pas nouvelle, il l’avait déjà esquissée en prison. Mais en la répétant au grand jour, il a allumé une mèche. Dans un Tchad marqué par la diversité confessionnelle, le sujet est explosif. Pour ses partisans, c’est une main tendue vers l’équilibre. Pour ses détracteurs, une tentative d’instrumentaliser la religion à des fins politiques. Le débat est lancé. Et il dépasse largement les seuls Transformateurs.

Le MPS coupe court

Le parti présidentiel n’a pas attendu pour réagir. Son porte-parole, Abdel-Nasser Garboa, a sèchement écarté l’idée d’un gouvernement d’union nationale sur une base confessionnelle. Message reçu cinq sur cinq : la grâce ne donne pas tous les droits. Le pouvoir ne compte pas laisser Masra imposer son agenda. Il garde la main sur le calendrier. Et sur les nominations.

La Primature reste fermée

Une rumeur a rapidement enflé : Masra pourrait-il retrouver le poste de Premier ministre ? Il l’a déjà occupé. Il est libre. Il tend la main. Logique, non ? Mais le président a tranché. Dès le lendemain de la libération, il a reconduit Allah-Maye Halina à la tête du gouvernement. Sans remaniement. Sans commentaire. La porte est close. Pour l’instant.

 Le vrai combat : les tractations

Si Masra n’entre pas au gouvernement, que peut-il faire ? Plusieurs hypothèses circulent dans les couloirs de N’Djamena. Première piste : une mission de réconciliation nationale, une sorte de rôle d’ambassadeur de l’apaisement. Deuxième piste : une intégration gouvernementale plus tardive, quand les conditions juridiques seront réunies. Troisième piste : une opposition « constructive », moins frontale mais toujours autonome. Quatrième piste : la création d’une plateforme plus large, au-delà des Transformateurs, autour de la jeunesse, de la diversité, de la parité. Pour l’instant, rien n’est décidé. Mais les négociations ont commencé. Dans l’ombre.

 Un parti en voie de dépeçage

Les Transformateurs ne sont plus ce qu’ils étaient. Plusieurs cadres ont claqué la porte. Sitack Yombatina Béni, ex-vice-président, est aujourd’hui ministre. Moustapha Mahamat Masri, autre ex-cadre, a même été secrétaire général de la Présidence avant d’être remplacé le 19 août. Ces départs racontent une histoire : celle d’un mouvement politique qui se vide, absorbé par les institutions. Sans dissolution brutale. Mais par érosion. Le temps, parfois, fait mieux qu’une interdiction.

L’opposition bousculée

Le retour de Masra rebat les cartes. Albert Pahimi Padacké, figure historique, voit un nouvel opposant occuper le terrain médiatique. Saleh Kebzabo, désormais Médiateur de la République, joue un rôle institutionnel qui l’éloigne des luttes partisanes. Masra, lui, maîtrise les codes des réseaux sociaux. Il crée l’événement. Il incarne un récit : l’opprimé qui revient. Et ça, ça change tout.

Le paradoxe Masra

Voilà la contradiction : Masra est plus visible qu’il ne l’a jamais été. Mais il n’est pas plus puissant. Il a retrouvé ses militants, mais il a perdu ses cadres. Il peut s’exprimer, mais il ne contrôle pas l’agenda. Il tend la main, mais on ne la saisit pas. Il propose l’union, mais on lui oppose des fins de non-recevoir. Il appelle à l’apaisement, mais sa proposition « 50-50 » divise déjà. Libre, certes. Mais politiquement contraint.

Que fera Masra de sa liberté ?

Longtemps, la question était : « Comment le sortir de prison ? ». Maintenant, c’est une autre : « Que va-t-il faire de cette liberté ? ». S’il reste dans une opposition frontale, il risque de s’isoler. S’il entre dans le système, il peut perdre son âme. S’il mise sur la religion, il risque de diviser. S’il joue la carte de la réconciliation, il peut tenter une troisième voie. Mais sans amnistie, sans cadres, sans rôle défini, il navigue à vue. Et le pouvoir, lui, le regarde faire. Prêt à encaisser, ou à frapper, selon.

Le test du système Déby

L’enjeu, au fond, dépasse Masra. Il interroge le système politique tchadien. Peut-il absorber un opposant gracié sans provoquer une nouvelle crise ? Trop le marginaliser, c’est le victimiser. Trop l’intégrer, c’est le légitimer. Ne pas trancher sur son sort judiciaire, c’est le maintenir sous pression. Le régime marche sur une ligne de crête. Masra, lui, doit trouver sa place. Entre l’opposition et le pouvoir. Entre le combat et la compromission. Entre l’émotion et la stratégie.

Une nouvelle partie commence

L’euphorie de la libération est déjà derrière. Place aux tractations. Aux appels discrets. Aux rendez-vous secrets. Aux calculs politiques que l’opinion ne verra jamais. Quel rôle le pouvoir veut-il vraiment confier à Succès Masra ? Une fonction ministérielle ? Une mission d’apaisement ? Une place dans un futur dialogue national ? Ou simplement une liberté surveillée, pour mieux neutraliser son potentiel de contestation ? Pour l’instant, personne ne peut répondre. Une certitude, cependant : la grâce présidentielle n’a pas clos le dossier. Elle l’a déplacé. Hier, on parlait de sa prison. Aujourd’hui, de son positionnement. Demain, peut-être de sa réintégration. Le système Déby subit un nouveau test. Et Masra, lui, a récupéré une pièce maîtresse : sa liberté. Reste à savoir comment il va la jouer.

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