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Cameroun / Féminicides : 77 morts en 2025, plus de 50 déjà en 2026, le MINPROFF est-il devenu le ministère des Statistiques Funèbres.

Une femme égorgée dans une chambre d’hôtel à Fouda. Une autre rouée de coups mortels à Mimboman. Une jeune mère étranglée à Mokolo. En l’espace de quelques jours, le Cameroun a vu se succéder une série de crimes d’une violence inouïe, comme si l’horreur s’était banalisée au point de devenir un fait divers ordinaire.
Marie-Thérèse Abena Ondoa (née Obama) / Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille du Cameroun

Le dernier drame en date, survenu mardi 25 août à l’hôtel Salvador VIP, a coûté la vie à Beguel Crescence Merline, 44 ans. Un suspect de 22 ans a été interpellé. L’établissement a été fermé à titre conservatoire. Mais au-delà du choc, c’est une tendance de fond qui inquiète : selon les médias locaux, sept femmes auraient été tuées en sept jours, huit en huit jours selon un décompte du 26 août. Soit presque une par jour. 

50 féminicides en quatre mois : l’alerte qui ne devrait pas laisser indifférent

Devant l’Assemblée nationale, la ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille, Marie-Thérèse Abena Ondoa, a livré des chiffres saisissants : 1 599 violences recensées entre janvier et avril 2026, dont 50 féminicides, 166 viols et 13 infanticides. Et elle-même a concédé que ces données ne sont que « la face visible de l’iceberg », tant la peur des représailles et la stigmatisation freinent les signalements. La courbe, elle, est impitoyable : environ 50 féminicides en 2023, 67 en 2024, 77 en 2025. En quatre mois à peine, le Cameroun a déjà égalé le triste bilan annuel de 2023.  Alors, la question n’est plus seulement de savoir combien de femmes ont péri, mais pourquoi les mécanismes de protection ont échoué avant qu’elles ne meurent. 

La responsabilité de l’État, au-delà des mots

La ministre n’est évidemment pas comptable des actes criminels. Mais son ministère a pour mission de promouvoir les droits des femmes et de protéger les familles. Dès lors, une interrogation légitime s’impose : face à une violence qui s’intensifie, que vaut l’action publique ? Le gouvernement a bien présenté en juin une « stratégie de riposte » renforcement judiciaire, centres d’écoute, refuges, prévention communautaire. Mais annoncer un plan ne suffit pas ; encore faut-il qu’il produise des effets. Et c’est précisément sur ce terrain que le ministère doit désormais accepter d’être jugé. 

Prévenir, pas seulement sensibiliser

Depuis des années, les campagnes de sensibilisation se multiplient. On appelle les femmes à parler, les voisins à la vigilance, les familles à dénoncer. Mais prévenir un féminicide, c’est bien plus que cela : c’est détecter les situations à risque, offrir des refuges accessibles, former les forces de l’ordre, garantir un accompagnement psychologique et juridique, et surtout, ne jamais renvoyer une victime vers son agresseur au nom de la préservation familiale. Or, selon Human Rights Watch, le Cameroun est loin d’avoir atteint son objectif de réduction de moitié des violences faites aux femmes d’ici 2026. L’ONG dénonce un manque de coordination entre administrations, police, justice et services sociaux, ainsi qu’un sous-investissement chronique dans la prévention et l’aide aux survivantes. 

Une société qui s’habitue à l’horreur ?

Le vrai danger, peut-être, est l’accoutumance. Chaque féminicide suscite une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, avant d’être englouti par le suivant. Or un féminicide n’est pas un simple fait divers : il révèle ce que la société tolère, ce qu’elle banalise, et parfois ce qu’elle refuse de voir. Comprendre le passage à l’acte, c’est aussi s’intéresser aux hommes à leurs trajectoires, à leurs fragilités, à leurs conditionnements. Mais ces éléments n’excuseront jamais le meurtre. Et la prévention ne pourra faire l’économie d’une approche qui cible également les auteurs potentiels. 

Une crise politique, pas seulement sociale 

Pourquoi faut-il attendre une série de drames pour qu’un plan gouvernemental voie le jour ? Pourquoi les dispositifs d’alerte restent-ils si peu efficaces ? Pourquoi une femme dénonçant son conjoint violent redoute-t-elle davantage les représailles que la protection de l’État ?  Ces questions sont politiques. Elles appellent des réponses chiffrées : combien de femmes menacées ont été protégées ? Combien de refuges sont réellement opérationnels ? Combien de policiers et magistrats ont été formés ? Combien de vies ont été sauvées ?  Sur ces indicateurs, et non sur des déclarations de compassion, l’action publique doit désormais être évaluée. 

Un enjeu national, économique et social

La violence contre les femmes ne détruit pas seulement des vies ; elle fracture les familles, traumatise les enfants, affaiblit le tissu social et grève l’économie. Les coûts directs (soins, justice, perte de productivité) pèsent sur le PIB, comme le rappelle la Banque mondiale. Un pays où les femmes, qui représentent une part essentielle du capital humain et entrepreneurial, ne se sentent pas en sécurité, est un pays qui hypothèque son propre développement. 

Le temps des résultats

Le Cameroun ne peut plus se contenter de réponses ponctuelles. Il lui faut une véritable politique nationale de prévention des féminicides, dotée d’un budget, d’indicateurs publics, d’une évaluation indépendante et d’une coordination renforcée entre ministères, collectivités et société civile.  La ministre a reconnu l’urgence. Le gouvernement a esquissé des pistes. Mais le pays attend désormais des résultats concrets. Car au rythme actuel, le pire serait que l’on finisse par trouver normal qu’une femme paie de sa vie son désir de liberté.

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