C’est un retour qui ressemble à un suspense politique. Après 74 jours d’absence, le 20 août, Paul Biya a foulé le tarmac de l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen. Sans grand apparat, presque en catimini, comme si le chef de l’État, 93 printemps et 44 années de règne, avait voulu brouiller les pistes. Quelques militants du RDPC, tout de même, ont été mobilisés. Mais l’image principale restera celle d’un pouvoir qui communique désormais à doses homéopathiques, laissant le vide se remplir de rumeurs.
74 jours. C’est le temps qu’aura duré cette « courte absence privée en Europe », selon la formule officielle. Un séjour prolongé en Suisse, ponctué de silences assourdissants, d’informations contradictoires sur une opération du genou et de complications postopératoires évoquées par Le Monde. Suffisant pour que l’opposition s’interroge sur une éventuelle vacance du pouvoir et que le débat public bascule dans une fièvre successionnelle inédite. Mais réduire cet épisode à la santé d’un homme, même âgé, serait une erreur d’analyse. Le véritable enjeu dépasse Paul Biya. Il est désormais camerounais.
Quarante-quatre ans de pouvoir, zéro précédent successoral
Lorsqu’il succède à Ahmadou Ahidjo en novembre 1982, Paul Biya n’a pas encore écrit son nom dans le marbre de la longévité. La tentative de putsch d’avril 1984, loin de l’affaiblir, assoit son autorité. Les décennies passent. La libéralisation des années 1990, le multipartisme, les crises économiques, l’émergence de Boko Haram à l’Extrême-Nord, la guerre séparatiste dans les régions anglophones : tout semble glisser sur le régime comme l’eau sur les plumes d’un aigle. La révision constitutionnelle de 2008, en supprimant la limitation du nombre de mandats, acte définitivement la personnalisation du pouvoir. Paul Biya est réélu en 2011, 2018, 2025. Le Cameroun, depuis plus de quatre décennies, n’a jamais expérimenté de succession présidentielle. Le palais d’Etoudi est le cœur unique d’un système politique qui s’est construit autour d’un homme. Et c’est précisément là que le bât blesse. Car, à force de tout concentrer sur une seule figure, le régime a produit une fragilité paradoxale. Que se passe-t-il lorsque l’arbitre disparaît ou s’absente trop longtemps ?
Le malaise des 74 jours : une fragilité mise à nu
L’absence prolongée de Paul Biya a agi comme un révélateur. En deux mois et demi, les spéculations se sont emballées. Les noms des prétendants à la succession ont circulé avec une insistance nouvelle : Ferdinand Ngoh Ngoh, le tout-puissant secrétaire général de la présidence ; Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil ; Frank Biya, le fils du président ; et d’autres figures de l’ombre. Le débat public s’est déplacé vers l’entourage, les rivalités de clans, la capacité des institutions à fonctionner sans le chef. La réintroduction de la fonction de vice-président dans la réforme de 2026 n’a fait qu’alimenter les hypothèses sur un poste clé pour la transition. Une faiblesse structurelle est apparue au grand jour : dans un système aussi présidentialisé, l’absence du président devient immédiatement une question d’État. Et pendant que les élites du sérail se regardent en chiens de faïence, le Cameroun profond, lui, attend autre chose.
Le signal militaire du 3 août : une mise en garde ?
Le 3 août, alors que Paul Biya était encore en Suisse, un décret présidentiel a réorganisé le haut commandement militaire. Cinq colonels promus généraux de brigade, des nominations au ministère de la Défense, et surtout, le renouvellement du commandement de la Garde présidentielle, confié au général de brigade Raymond Jean Charles Beko’o Abondo. Coïncidence troublante ou calcul politique ? Dans un pays où l’armée reste un acteur essentiel de la stabilité, réorganiser les forces de sécurité en l’absence du chef suprême interpelle. Officiellement, des nominations ordinaires. Politiquement, un signal adressé à tous ceux qui, à Etoudi, pourraient être tentés de jouer les apprenants dans l’art de la succession.
Le fantôme ivoirien : une leçon à ne pas oublier
L’histoire récente de la Côte d’Ivoire hante tous les esprits avertis. Mais il faut la raconter avec justesse. La mort de Félix Houphouët-Boigny en décembre 1993 n’a pas provoqué la guerre civile du jour au lendemain. Elle a ouvert une crise de succession larvée, une rivalité entre Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, puis le coup d’État de 1999, les tensions identitaires autour de l' »ivoirité », la rébellion de 2002, la crise postélectorale de 2010-2011. La leçon est claire : lorsqu’un système politique repose sur une figure centrale pendant des décennies et que la succession n’est pas préparée, la disparition de cette figure libère des rivalités longtemps contenues. C’est ce risque que le Cameroun doit absolument éviter.
Paul Biya de retour : un répit, pas une solution
Dans ce contexte, le retour du président est une bonne nouvelle. Non pas parce qu’il faudrait souhaiter une éternisation du pouvoir, mais parce que sa présence maintient un arbitre au sommet. Elle repousse le scénario le plus dangereux : un vide soudain sans mécanisme consensuel pour gérer la transition. Mais ce retour ne règle rien. Il donne un répit, une fenêtre. Rien de plus. Car la question fondamentale demeure : que se passera-t-il demain ? À 93 ans, Paul Biya ne peut plus être considéré uniquement comme le présent du Cameroun. Il est devenu, qu’il le veuille ou non, une partie essentielle de la question de son avenir.
L’heure de la passerelle républicaine
Le Cameroun n’a pas besoin d’un héritier désigné dans l’ombre du palais. Il a besoin d’une succession républicaine. La nuance est capitale. Une transition réussie ne consiste pas à déterminer qui doit prendre la place du président. Elle consiste à garantir que, le moment venu, les institutions seront suffisamment fortes pour empêcher un clan, une famille, un réseau économique ou une fraction de l’appareil sécuritaire de confisquer l’État. Cela suppose de clarifier les règles du jeu : définir précisément le rôle du vice-président, consolider le Parlement, garantir la neutralité républicaine de l’armée, restaurer la confiance dans les mécanismes électoraux, associer l’opposition au processus. Mais plus encore, il faut replacer la jeunesse au cœur du projet national. Car 58 % des travailleurs camerounais gagnent moins que le salaire minimum. 23 % des jeunes de 15 à 24 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Cette génération qui attend son tour, qui réclame des emplois, des salaires décents, des perspectives, ne se contentera pas d’un changement de visages au sommet de l’État. Pendant que les élites se regardent, le Cameroun profond patiente. Et c’est peut-être là que se joue la véritable menace pour la stabilité du pays : non seulement la rivalité des clans, mais le fossé grandissant entre les préoccupations du palais et celles d’une population qui aspire à vivre mieux.
Le Cameroun a rendez-vous avec son histoire
Paul Biya est donc revenu. Il est revenu dans un pays qui n’est plus celui de 1982. Une société plus jeune, plus connectée, plus exigeante, moins encline au silence politique et aux promesses sans lendemain. Autour de lui, les ambitions de l’après-Biya sont désormais trop visibles pour être ignorées. Le président dispose encore d’un atout que beaucoup de ses prédécesseurs africains n’ont pas eu : le temps de préparer une transition ordonnée. Il peut arbitrer, réunir, imposer une succession institutionnelle plutôt que clanique. Il peut surtout laisser derrière lui autre chose qu’une longévité : un État capable de survivre pacifiquement à celui qui l’a dirigé pendant quarante-quatre ans. C’est probablement le dernier grand enjeu de son règne. Car le Cameroun n’a pas seulement besoin que Paul Biya revienne. Il a besoin que le Cameroun puisse continuer à vivre normalement lorsque Paul Biya ne sera plus là. Et c’est précisément maintenant, alors que le président est encore à Etoudi, que cette transition doit commencer. Pas demain. Pas après sa disparition. Maintenant.



