Derrière son pupitre, Harouna Bako ne passe pas inaperçu. Costume bleu nuit à fines rayures, chemise blanche, cravate sombre. Le regard attentif, les traits sereins, la posture droite, le geste mesuré. Le directeur général de la Société nationale de raffinage s’exprime devant une impressionnante rangée de microphones, avec l’assurance d’un homme habitué aux grandes tribunes institutionnelles. Cette sobriété, cette élégance et cette autorité dessinent le profil d’un responsable dont le parcours étonne. De la magistrature à la direction des infrastructures stratégiques, il connaît les rouages de l’État et les enjeux de gouvernance. Aujourd’hui, c’est sur un terrain bien plus sensible qu’il est attendu. Celui de la sécurité énergétique du Cameroun. La signature d’un accord stratégique avec le groupe nigérian Dangote et MRS Oil and Gas pour l’approvisionnement du marché national en produits pétroliers raffinés marque l’un des faits les plus importants de son passage à la tête de la SONARA. Le portrait d’un dirigeant à la croisée du management public, de la diplomatie économique et des grands enjeux industriels.
Harouna Bako, un parcours forgé dans les rouages de l’État
Il n’est pas issu des grandes écoles du pétrole, ni des cercles traditionnels du négoce international des hydrocarbures. Pourtant, Harouna Bako s’est progressivement imposé dans l’univers des entreprises publiques et des infrastructures stratégiques camerounaises. Son parcours présente une particularité. Celui d’un haut magistrat qui a su évoluer vers des responsabilités de direction dans des secteurs aussi sensibles que le transport pétrolier, les infrastructures portuaires et le raffinage. Né le 18 septembre 1963 à Nanga Eboko, dans le département de la Haute-Sanaga, région du Centre, Harouna Bako est issu de la promotion 1982-1987 de l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM). Magistrat de formation, il a effectué une partie importante de sa carrière dans l’appareil judiciaire camerounais, où il a occupé plusieurs fonctions de responsabilité. Il a notamment exercé comme président des tribunaux d’Eséka et de Nkongsamba, avant d’accéder aux fonctions de procureur général près les cours d’appel du Littoral et de l’Ouest. Une trajectoire qui lui a permis de se familiariser avec les exigences de l’administration publique, la conduite des institutions et les mécanismes de responsabilité. Cette première expérience professionnelle constitue un élément important pour comprendre son profil de dirigeant. La rigueur juridique, la connaissance des procédures administratives et la maîtrise des mécanismes institutionnels sont autant d’atouts dans la gestion d’entreprises publiques soumises à des contraintes réglementaires, financières et opérationnelles complexes. Il est également titulaire de plusieurs diplômes en management public.
De la justice aux infrastructures stratégiques
Le virage s’amorce en août 2016. Harouna Bako quitte la robe pour le Port autonome de Kribi, où il devient directeur général adjoint. Sept années à piloter la montée en puissance d’un port en eau profonde, à coordonner logistique et flux de marchandises. Puis, en juillet 2023, il prend la direction de la Cameroon Oil Transportation Company, l’exploitant de la partie camerounaise de l’oléoduc Tchad-Cameroun. Un poste sensible, où se croisent sécurité opérationnelle, coordination transfrontalière et intérêts d’État. Le 9 février 2024, un conseil d’administration extraordinaire le propulse à la tête de la SONARA. Il hérite alors d’une entreprise meurtrie. Depuis l’incendie du 31 mai 2019, la raffinerie de Limbé ne tourne plus. Paradoxe insoutenable pour un pays producteur de brut, le Cameroun importe désormais l’intégralité de ses carburants raffinés.
Dangote, la carte maîtresse
C’est sur ce terrain miné que se joue le coup de poker. Le 22 octobre 2026, à Lagos, la SONARA signe un accord commercial tripartite avec Dangote Industries Limited et MRS Holdings. Au terme de plusieurs mois de négociations entamées en janvier, la délégation camerounaise, conduite par Hervé Manfouo, conseiller à la présidence, et incluant la SCDP, la CSPH et la BEAC, obtient un contrat de 30 mois portant sur l’essence, le gasoil et le carburant d’aviation. L’ambition est claire. Couvrir environ 50 % des besoins nationaux. La raffinerie de Lekki fournit, MRS sécurise les cargaisons et leur acheminement, la SONARA réceptionne et intègre au circuit national. La proximité géographique de Lekki avec Limbé réduit délais et coûts. Et pour verrouiller le montage, la SONARA a obtenu en septembre un financement de 124 milliards de FCFA auprès de l’International Islamic Trade Finance Corporation, bras financier de la Banque islamique de développement. Détail décisif, un mécanisme de tarification dit « back-to-back » doit permettre à la SONARA de mieux contrôler les marges des intermédiaires et les éventuelles surfacturations. Un outil de transparence, dans un secteur où les opacités coûtent cher.
L’atout d’un profil hybride
Ce montage révèle trois facettes du manager. D’abord, une capacité à naviguer dans les arcanes institutionnels. De la magistrature à COTCO, chaque étape a aiguisé sa lecture de l’État. Ensuite, un vrai sens du partenariat. Plutôt qu’une solution d’urgence, il bâtit un assemblage industriel, logistique et financier. Enfin, une culture du risque, dans un marché exposé aux chocs de prix, aux tensions géopolitiques et aux ruptures d’approvisionnement.
Le vrai défi reste Limbé
Mais gardons-nous de crier victoire. L’accord Dangote est un palliatif, pas une guérison. La souveraineté énergétique du Cameroun passera par la reconstruction et la remise en service de l’outil industriel de Limbé. Gaston Eloundou Essomba, ministre de l’Eau et de l’Énergie, l’avait rappelé à l’installation du patron de la SONARA. Restructurer, sécuriser l’approvisionnement, accélérer la reconstruction. Le partenariat avec Dangote peut être ce pont temporaire, à condition que la renaissance industrielle suive. Car un pays qui exporte son brut et importe son raffiné reste, malgré ses puits, dépendant.
Jugé sur les résultats
La cérémonie officielle de présentation du partenariat, attendue le 29 octobre 2026 à Yaoundé en présence d’Aliko Dangote, a été reportée pour raisons d’agenda. Contretemps protocolaire, la signature de Lagos, elle, tient. Pour Harouna Bako, l’heure n’est plus aux discours. Le magistrat devenu stratège du pétrole sera désormais jugé sur sa capacité à transformer un contrat en résultats durables et, surtout, à rendre à Limbé sa vocation première. Faire de la SONARA non plus un simple importateur, mais le pilier retrouvé de l’indépendance énergétique camerounaise. Un pari industriel. Un test de gouvernance. Et, peut-être, la vraie mesure d’un homme.



