Trois présidents, trois tempéraments, trois façons de parler au monde. Jacques Chirac savait dire non à Washington. Nicolas Sarkozy préférait parfois faire parler les avions. Emmanuel Macron promettait de réinventer la relation avec l’Afrique. Vingt ans plus tard, le bilan est sans appel. La France a perdu l’essentiel de ses positions militaires sur le continent, et plusieurs gouvernements africains ont choisi de redéfinir eux-mêmes les termes du partenariat. Voici le récit d’un crépuscule annoncé, entre autonomie stratégique, interventions hasardeuses et promesses non tenues.
Jacques Chirac, le Bon. Quand Paris savait encore dire non
Dans le western de Sergio Leone, le Bon n’est pas nécessairement un saint. Il sait quand dégainer, mais surtout quand garder son arme dans son étui. Jacques Chirac avait cette qualité devenue rare. Il savait dire non à un allié puissant sans donner l’impression que la République venait de perdre son numéro de téléphone. Le 18 mars 2003, George W. Bush prépare l’invasion de l’Irak. Paris refuse de cautionner une guerre sans nouvelle autorisation du Conseil de sécurité. La France s’expose à une crise majeure avec Washington. Les frites deviennent des « freedom fries » outre-Atlantique. La République ne change pas de position pour acheter la paix. L’histoire lui donnera raison. Les armes de destruction massive ne seront jamais retrouvées, l’Irak s’enfoncera dans le chaos. Voilà pourquoi le Bon mérite son surnom. Non parce qu’il aurait toujours eu raison, car sa politique africaine reste marquée par les ambiguïtés de la Françafrique, mais parce qu’il avait compris qu’une grande puissance ne se mesure pas seulement à sa capacité de faire la guerre. Elle se mesure aussi à sa faculté de résister à la tentation de la faire. Le drapeau français ne devait pas servir de simple accessoire au scénario américain.
Nicolas Sarkozy, la Brute. Le bruit des moteurs plutôt que celui des négociations
Avec Sarkozy, la diplomatie prend des allures de bande-annonce. Beaucoup de mouvement, des déclarations tonitruantes, et la promesse que l’histoire va s’accélérer. Le problème, c’est que l’histoire n’est pas toujours un film d’action. Et qu’à la fin, ce sont les populations qui vivent avec les décombres. Dakar, 26 juillet 2007. À peine installé à l’Élysée, Sarkozy prononce devant la jeunesse sénégalaise l’une des phrases les plus controversées de la relation franco-africaine. « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », lance-t-il. Tempête intellectuelle et politique. Le président venu annoncer une relation d’amitié parle à ses interlocuteurs comme s’il présidait un conseil de classe. Libye, 2011. C’est ici que la Brute entre dans la légende. Le 17 mars, le Conseil de sécurité adopte la résolution 1973, autorisant les mesures nécessaires pour protéger les civils. Deux jours plus tard, la France de Sarkozy est à l’avant-garde de l’intervention. Objectif affiché, protéger les populations. Résultat, le régime de Kadhafi tombe et la Libye bascule dans une instabilité dont les conséquences se feront sentir bien au-delà de ses frontières. Le 20 octobre 2011, Kadhafi est capturé puis tué à Syrte. Human Rights Watch documentera des éléments laissant craindre une exécution après capture et réclamera une enquête indépendante. Il serait inexact d’affirmer que Sarkozy a personnellement ordonné la mort de Kadhafi. En revanche, il est légitime de lui demander des comptes politiques sur une intervention à laquelle la France a donné une impulsion déterminante. Car une question demeure. Renverser un régime est une opération militaire. Construire un ordre politique viable après sa chute est une tout autre affaire. La Libye post-Kadhafi est devenue un espace de fragmentation politique, de circulation d’armes et de rivalités entre puissances. La déstabilisation régionale a contribué à aggraver les difficultés sécuritaires dans le Sahel. La Brute avait gagné une bataille. Mais qui avait préparé l’après-guerre ? Les avions savent détruire des positions militaires. Ils ne fabriquent ni institutions solides, ni compromis politiques, ni confiance populaire.
Emmanuel Macron, le Truand. Beaucoup de promesses, des valises militaires en partance
Le Truand n’est pas nécessairement celui qui tire le plus vite. C’est celui qui sait manier les apparences, qui promet beaucoup, négocie les mots et découvre parfois, au moment du dénouement, que le décor a changé sans lui demander son avis. Ouagadougou, 28 novembre 2017. Macron annonce qu’il n’existe plus de politique africaine de la France au sens traditionnel du terme. Il promet une relation repensée, tournée vers la jeunesse, l’égalité, le dépassement des réflexes hérités de la Françafrique. Le discours est séduisant. À l’entendre, les vieux meubles de la politique africaine française sont déjà sur le trottoir. Mais en diplomatie, on ne juge pas une rupture à la qualité du discours qui l’annonce. On la juge aux réalités qui suivent. Et les réalités ont fini par présenter la facture. Mali, août 2022. Après les coups d’État de 2020 et 2021, le dernier soldat français de l’opération Barkhane quitte le territoire. Revers stratégique majeur pour Paris. Burkina Faso, février 2023. Le détachement militaire français se retire à la demande des autorités de transition.
Niger, fin 2023. Après le coup d’État de juillet, les tensions s’aggravent. Macron refuse d’abord de rappeler son ambassadeur, puis annonce en septembre son retour en France et la fin de la coopération militaire. Le retrait s’achève à la fin de l’année. Tchad, 31 janvier 2025. N’Djamena annonce la fin de son accord de coopération militaire. Pour Paris, qui considérait N’Djamena comme un point d’appui stratégique au cœur du Sahel, le revers est considérable. Sénégal, juillet 2025. La dernière grande emprise militaire française est restituée. Fait notable, le Sénégal est gouverné par des autorités civiles élues, pas par une junte. La question de la souveraineté militaire dépasse donc le seul espace sahélien des transitions militaires. Côte d’Ivoire, février 2025. La rétrocession du camp de Port-Bouët, à Abidjan, intervient. Le plus embarrassant pour l’Élysée est que ces départs ne peuvent pas tous être réduits à l’hostilité de juntes militaires. À ce stade, le Truand peut toujours expliquer que la France adapte son dispositif, qu’elle privilégie désormais les partenariats plutôt que les bases permanentes. Mais le citoyen africain, lui, regarde les cartes, les drapeaux et les pistes d’aviation. Il constate que les soldats qui symbolisaient hier la puissance française ne sont plus là. Il peut légitimement demander si la nouvelle stratégie est une réinvention réussie ou le nom diplomatique donné à une perte d’influence. Le retrait n’est pas toujours une défaite. Mais lorsque plusieurs positions historiques disparaissent en quelques années, il devient difficile de présenter chaque départ comme une victoire soigneusement planifiée.
Le double discours. La démocratie à géométrie variable
Le problème du Truand n’est pas seulement militaire. Il est aussi politique. Macron a régulièrement affirmé que la France ne devait plus dicter aux Africains la manière de gouverner leurs pays. Pourtant, les crises constitutionnelles ont parfois donné le sentiment que les principes proclamés étaient appliqués avec une intensité variable selon les intérêts stratégiques. Tchad, avril 2021. Après la mort d’Idriss Déby Itno, une succession militaire s’organise autour de son fils, Mahamat Idriss Déby. Macron assiste aux obsèques à N’Djamena et soutient l’idée d’une transition, tout en appelant à préserver la stabilité du pays. Cette posture contraste avec la fermeté affichée contre les autorités militaires du Mali et du Niger. Les contextes ne sont pas identiques, mais la comparaison soulève une interrogation légitime. Pourquoi la défense de l’ordre constitutionnel semble-t-elle parfois plus flexible lorsque la coopération sécuritaire est jugée essentielle ? Gabon, mars 2023. Macron se rend à Libreville et affirme que l’époque de la Françafrique est révolue. Quelques mois plus tard, le coup d’État d’août met fin au pouvoir d’Ali Bongo, au terme d’un scrutin contesté. La visite du président français ne prouve pas qu’il ait cautionné les irrégularités électorales. Elle a néanmoins nourri le sentiment que la rupture annoncée restait inachevée. La difficulté est là. On ne peut pas réclamer aux populations africaines de croire à une nouvelle relation simplement parce que le vocabulaire a changé. La confiance ne se décrète pas depuis un pupitre présidentiel. Elle se construit dans la cohérence des actes, la transparence des intérêts et la capacité à appliquer les principes annoncés sans donner l’impression qu’ils changent selon les interlocuteurs.
Pendant ce temps, Moscou prépare la scène
C’est dans ce contexte que le sommet Russie-Afrique annoncé à Moscou les 28 et 29 octobre 2026 prend une dimension particulière. La Russie n’a pas besoin de convaincre tous les États africains de rompre avec Paris. Il lui suffit de démontrer qu’elle constitue une option supplémentaire, capable d’offrir des partenariats militaires, énergétiques, commerciaux et diplomatiques sans reprendre les codes de l’ancienne relation franco-africaine. Le discours russe sur la souveraineté et la non-ingérence trouve un écho auprès de dirigeants qui souhaitent diversifier leurs partenaires. Dans certains pays du Sahel, les autorités ont déjà renforcé leurs liens sécuritaires avec Moscou. Mais il serait naïf de croire que la Russie entre en Afrique par pure générosité. Toute puissance poursuit des intérêts. Les partenariats militaires, les contrats miniers, l’énergie et les accords commerciaux doivent être évalués à l’aune de leurs résultats, de leur transparence et de leurs retombées pour les populations. La vraie question n’est donc pas de savoir si Moscou est plus vertueux que Paris. Elle est de savoir si les États africains obtiennent de leurs partenaires des accords plus avantageux, un transfert réel de compétences, des emplois, des recettes publiques et une marge de décision accrue. L’Afrique n’a pas à remplacer une dépendance par une autre. Elle doit pouvoir négocier avec la France, la Russie, la Chine, la Turquie, l’Inde ou les États du Golfe sans devoir demander la permission à l’un pour discuter avec l’autre. Le sommet de Moscou ne sera pas nécessairement un triomphe russe ni un enterrement officiel de la présence française. Il sera surtout un test de la capacité des États africains à convertir la concurrence internationale en gains concrets.
Le verdict. Le Bon savait dire non, la Brute savait frapper, le Truand a perdu la carte
Au terme de ce western, Jacques Chirac apparaît comme le président qui a montré qu’une puissance pouvait résister à son allié le plus fort, même si sa politique africaine est restée marquée par des ambiguïtés. Nicolas Sarkozy incarne la présidence de l’action spectaculaire, dont l’intervention en Libye illustre à la fois la capacité de projection française et les dangers d’une stratégie qui ne maîtrise pas l’après-guerre. Emmanuel Macron, enfin, restera associé à une période de recul majeur de l’empreinte militaire française en Afrique et de contestation accrue de son influence politique.
La comparaison n’est pas un tribunal où l’histoire distribuerait des bons et des mauvais points de manière définitive. Chirac a aussi défendu des intérêts français traditionnels. Sarkozy n’a pas agi en Libye sans mandat international. Macron n’est pas seul responsable des choix souverains des États africains. Mais les faits imposent une conclusion. La France de Macron a perdu des positions stratégiques qu’elle croyait durables, tandis que plusieurs gouvernements africains ont affirmé leur volonté de redéfinir les conditions de leur partenariat avec Paris. Le plus ironique est que Macron avait promis de tourner la page de la Françafrique. Il aura au moins réussi à tourner celle des bases militaires permanentes dans plusieurs pays. Reste à savoir si, derrière les casernes fermées, une relation nouvelle est réellement en train de naître, ou si la France se contente d’appeler « partenariat renouvelé » ce qu’elle ne parvient plus à imposer comme avant. Dans le western africain du XXIe siècle, le véritable héros ne sera finalement ni le Bon, ni la Brute, ni le Truand. Ce sera celui qui saura négocier sans tutelle, choisir sans pression et refuser sans représailles. Ce héros-là s’appelle la souveraineté africaine. Et, pour la première fois depuis longtemps, il semble décidé à écrire lui-même le scénario.



