Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, l’a dit sans détour devant la 81ᵉ Assemblée générale : « L’Afrique doit être à la table, pas au menu. » À quelques mois de la fin de son mandat, il a remis au centre du débat la réforme d’un Conseil de sécurité qui, selon lui, ne reflète plus les réalités géopolitiques du monde. Le chiffre est éloquent : 54 États membres, soit près de 28 % des membres de l’ONU, et pourtant aucun siège permanent. Pire, en 2025, 18 des 24 résolutions adoptées sous le chapitre VII concernaient l’Afrique. Le continent est massivement concerné par les décisions du Conseil… sans jamais pouvoir les bloquer. Depuis le Consensus d’Ezulwini, l’Union africaine réclame au moins deux sièges permanents avec droit de veto, plus cinq sièges non permanents supplémentaires. Mais une question explosive surgit immédiatement : qui s’assiéra à ces places ? Les prétendants : forces et contradictions
Nigeria : le géant aux pieds d’argile ?
Poids démographique, économie dominante, tradition diplomatique et expérience des opérations de paix : Abuja semble incontournable. En 2026, le vice-président Kashim Shettima a réaffirmé cette ambition devant l’Assemblée générale. Mais une objection revient : un poids national ne fait pas une capacité à porter une position continentale. La coopération sécuritaire avec Washington s’est considérablement approfondie, renseignement, formation, opérations antiterroristes. Pour ses détracteurs, jusqu’où Abuja pourrait-elle défendre une position africaine autonome face à son allié américain ? Le débat n’est pas celui d’un « Nigeria américain », mais d’une question plus profonde : un siège permanent doit-il récompenser la puissance d’un État ou garantir la représentation d’un continent ?
Afrique du Sud : le paradoxe diplomatique
Pretoria incarne le multilatéralisme et la défense du Sud global. Mais le pays porte une contradiction dérangeante : comment prétendre représenter l’Afrique tout en étant accusé de violences xénophobes contre des ressortissants africains ? En 2026, des manifestations anti-immigrés ont secoué plusieurs villes. Human Rights Watch a documenté des attaques violentes. Le Ghana a même reporté une réunion bilatérale avec Pretoria. L’Afrique du Sud a une voix internationale. Mais peut-elle parler au nom d’une Afrique dont certains ressortissants se sentent mal accueillis sur son sol ?
Égypte : africaine à l’ONU, arabe dans sa géopolitique
Le Caire est institutionnellement africain. Mais son positionnement est simultanément africain, arabe, méditerranéen et proche-oriental. Lorsque les intérêts africains entrent en tension avec les priorités arabes ou moyen-orientales, quelle identité diplomatique prime ? La question n’est pas nouvelle. Des observateurs subsahariens s’interrogent depuis des années sur la capacité de l’Égypte à être le porte-parole naturel du continent.
Éthiopie : le poids de l’histoire, le test des alliances
Symbole historique de la souveraineté africaine, siège de l’Union africaine, membre expérimenté du Conseil : Addis-Abeba a des arguments. Mais ses relations avec Israël se sont considérablement développées, technologie, agriculture, santé, sécurité. Cette proximité pourrait devenir problématique sur les dossiers sensibles du Moyen-Orient. Là encore, une nuance s’impose : entretenir une relation stratégique ne signifie pas automatiquement être incapable de défendre les intérêts africains.
RDC : le pays qui porte les crises du continent
Kinshasa siège actuellement comme membre non permanent. Elle est au cœur des problématiques qui justifient la réforme : conflits armés, maintien de la paix, ressources naturelles, souveraineté, ingérences étrangères. Mais peut-on représenter efficacement l’Afrique lorsqu’on peine à résoudre certaines crises sur son propre territoire ? La critique est facile, mais un pays n’a pas besoin d’être exempt de conflits pour participer aux décisions internationales.
Le problème que personne ne veut résoudre : qui choisira ?
C’est la question la plus explosive. L’Union africaine ne demande pas simplement que « deux pays africains » obtiennent deux fauteuils. Elle réclame une représentation organisée dans le cadre de sa position commune. Mais cela signifie qu’un jour, il faudra décider. Nigeria ou Afrique du Sud ? Égypte ou Éthiopie ? RDC ou une autre puissance régionale ? Et pourquoi deux États plutôt que trois ? Pourquoi privilégier une puissance démographique plutôt qu’une puissance diplomatique ? Comment empêcher que la compétition pour les fauteuils ne transforme une revendication continentale en bataille entre capitales africaines ? Le Conseil de sécurité ne donne pas seulement du prestige. Un siège permanent donne une capacité institutionnelle à influencer les décisions internationales. Et le droit de veto donne, en théorie, la possibilité de bloquer une décision substantielle. Le document de négociation de l’Assemblée générale montre d’ailleurs que le veto reste l’un des principaux points de divergence : certains États défendent son extension aux nouveaux permanents, d’autres refusent, certains plaident pour son abolition.
Une chaise africaine ou cinq agendas nationaux ?
C’est probablement là que se trouve la principale faiblesse de la revendication africaine. Le continent a parfaitement raison de dénoncer sa sous-représentation. Mais une meilleure représentation ne garantit pas nécessairement une meilleure influence. Deux sièges africains pourraient devenir une formidable avancée diplomatique. Ils pourraient aussi devenir deux nouveaux sièges nationaux, occupés par deux puissances qui chercheraient d’abord à défendre leurs propres intérêts. La différence dépendrait des mécanismes de coordination avec l’Union africaine. Elle dépendrait également de la capacité des États membres à accepter une discipline diplomatique commune. Et c’est précisément là que le débat devient inconfortable. L’Afrique réclame une voix commune à l’ONU, mais elle peine encore à parler d’une seule voix sur plusieurs des grands dossiers internationaux. La réforme du Conseil ne pourra donc pas être uniquement institutionnelle. Elle devra également être politique.
Réformer le Conseil ou changer les règles du jeu ?
Une partie des observateurs va plus loin. Pour eux, le problème n’est pas simplement d’installer un ou deux Africains dans un système conçu en 1945. Le problème, c’est le système lui-même. Pourquoi cinq États doivent-ils disposer d’un droit de veto permanent ? Pourquoi les membres permanents devraient-ils continuer à bénéficier d’un privilège hérité de la Seconde Guerre mondiale ? Pourquoi un seul État peut-il bloquer une décision soutenue par une majorité du Conseil ? Ces questions ne concernent pas seulement l’Afrique. Mais l’Afrique possède une raison supplémentaire de les poser : elle est la seule grande région du monde totalement absente de la catégorie des membres permanents. Certains observateurs africains défendent donc une réforme radicale : non pas seulement ajouter l’Afrique au système, mais remettre en cause la logique même du système. Une position qui se heurte à une réalité juridique : modifier la Charte de l’ONU nécessite l’approbation des deux tiers de l’Assemblée générale et la ratification par les deux tiers des États membres, y compris les cinq permanents. Autrement dit : ceux qui bénéficient du système disposent aussi d’un rôle déterminant dans sa réforme.
Le fauteuil est africain. Le choix, lui, sera politique.
Le discours d’António Guterres a remis le projecteur sur une injustice institutionnelle vieille de plusieurs décennies. Mais le prochain chapitre de cette bataille ne s’écrira pas seulement à New York. Il se jouera à Abuja, Pretoria, Le Caire, Addis-Abeba, Kinshasa, mais aussi au siège de l’Union africaine. Car lorsque l’Afrique obtiendra si elle l’obtient les sièges qu’elle réclame, une autre bataille commencera. Qui les occupera ? Et surtout : au nom de qui parleront-ils ? Le véritable succès de la réforme ne se mesurera pas au nombre de fauteuils africains installés dans la salle du Conseil de sécurité. Il se mesurera à la capacité du continent à faire de ces fauteuils des instruments de puissance collective plutôt que des trophées diplomatiques nationaux. C’est peut-être le paradoxe ultime de cette vieille bataille africaine : l’Afrique réclame une place permanente à la table du pouvoir mondial. Mais avant même d’y parvenir, elle doit encore répondre à une question essentielle : qui, exactement, sera chargé de parler en son nom ?



