Derrière des lunettes fumées au reflet sombre, un visage affiche une expression de fermeté et de maîtrise. Vêtu d’un uniforme militaire aux motifs désertiques, agrémenté d’un béret rouge frappé de trois étoiles dorées, l’homme impose immédiatement une présence qui mêle autorité, puissance et symbolique institutionnelle. Lui, c’est le général Hadji Woli Mahamat. Mais derrière cette armure se cache un être généreux, affable et altruiste, racontent ses proches. Un paradoxe vivant, à l’image de son parcours.
Alors que le Tchad poursuit sa mue institutionnelle, un homme concentre entre ses mains plusieurs vies : celle d’un monarque traditionnel, celle d’un parlementaire chevronné, celle d’un officier général fraîchement intronisé, et celle d’un diplomate islamique. Ce condensé d’histoire vivante, c’est Mbang Hadji Woli Mahamat, sultan du Chari-Baguirmi et premier vice-président du Sénat tchadien.
De Massenya au palais du Luxembourg tchadien
Roi du royaume historique du Baguirmi, l’un des plus anciens du Sahel, dont la capitale spirituelle reste Massenya, le « Mbang » (souverain en langue baguirmienne) n’a jamais cessé de marcher sur deux rives : celle de la coutume et celle de l’État moderne. Depuis mars 2025, il orchestre la haute assemblée comme premier vice-président, épaulé par une légitimité que peu d’élus peuvent revendiquer. « Il est l’exemple même de l’intégration des chefferies dans la gouvernance républicaine », analyse un chercheur à l’Université de N’Djaména. « Au Tchad, les sultans ne sont pas des reliques. Ce sont des pivots de la médiation et du développement. »
L’uniforme du général : honneur ou outil politique ?
Si l’annonce a surpris, elle n’a pas détonné. Le 23 Mars 2026, le maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, chef de l’État, a élevé Mbang Hadji Woli Mahamat au grade de général de division. Une distinction d’abord honorifique, disent les observateurs, mais chargée de sens dans un pays où l’armée reste le principal creuset de l’unité nationale. Sous la toge parlementaire et le manteau royal, voilà donc l’homme en tenue de camouflage. « Il ne commande aucune troupe, mais son autorité morale s’en trouve décuplée », glisse un conseiller provincial. Dans les rues de Massenya, les jeunes voient en lui un pont entre générations. Dans les couloirs du Sénat, ses collègues saluent une mémoire historique capable de désamorcer des crises communautaires que les textes de loi ne résolvent pas.
Vice-président de l’OCI parlementaire : la scène internationale
En mai 2025, quelques semaines après son entrée au bureau du Sénat, le sultan-général a été élu vice-président de l’Union parlementaire de la coopération islamique (UPCI). Une instance qui regroupe les parlements de l’Organisation de la coopération islamique (OCI). À ce titre, il sillonne désormais Riyad, Dakar et Téhéran, portant la voix d’un Tchad fracturé mais en quête de stabilité. L’homme excelle dans l’art de l’entre-deux : entre le palais royal de Massenya et l’hémicycle, entre le commandement et la coutume, entre l’islam et une modernité républicaine.
Les 5 % du pétrole : quand un roi gère la manne noire
Président depuis 2022 du comité de gestion des 5 % des revenus pétroliers alloués à la province du Chari-Baguirmi, Hadji Woli Mahamat contrôle aussi l’argent du brut. Une fonction technique, mais cruciale dans une région productrice souvent négligée. « Il se bat pour que chaque baril profite aux villages », confie un élu local. Là encore, le sultan agit moins en administrateur qu’en garant d’une justice distributive héritée des traditions.
Un homme, plusieurs âmes
Hadji Woli Mahamat semble incarner un “soft power” tchadien méconnu. Ses proches le décrivent comme un être discret, qui préfère écouter que trancher, mais dont la sentence, lorsqu’elle tombe, a valeur d’évangile dans les communautés du centre.Le jour de son élévation comme général de division, aucun discours enflammé. Une simple prière à la grande mosquée de N’Djamena, en présence de notaires baguirmiens. Un geste qui en dit long sur l’homme : la puissance, oui, mais jamais sans le rite. Jamais sans le symbole.
Post-scriptum symbolique
Dans un pays jadis déchiré par les rébellions et les rivalités ethniques, le parcours de Mbang Hadji Woli Mahamat offre une leçon rare : on peut être chef coutumier et républicain, sénateur et officier général, musulman fidèle et acteur du développement laïc. L’homme aux lunettes noires ne se dévoile jamais tout à fait. Mais son empreinte, elle, éclaire une certaine idée du Tchad, celui des compromis féconds et des identités assumées.



