Offre d'emploi     Appel d'offre       Boutique       Newsletters
Evénements
L’œil perçant sur l’actualité

Magazine

Se connecter

Tchad : Un an après son incarcération, retour sur les dessous et les enjeux de la lettre de « pardon » de Masra au Maréchal Déby 

Lâché par ses cadres, trahi par ses ambitions, Succès Masra mendie depuis sa cellule un retour à la Primature. Derrière le « pardon » au Maréchal, une enquête sans concession sur les abandons, l'égoïsme et la chute d'un mythe

C’est une photographie que l’histoire retiendra. Mercredi 29 avril, depuis sa « cellule 235 », Succès Masra a publié sur sa page Facebook un message que ses propres partisans n’osent plus défendre. L’homme qui, pendant des années, a incarné la résistance la plus radicale contre le pouvoir militaire, celui qui hurlait à l’illégitimité du régime à chaque apparition publique, a demandé « respectueusement » au Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno la « correction d’une erreur administrative et judiciaire ».

Traduisons : il demande pardon. Mieux : il mendie.

« Disponibilité renouvelée à travailler avec lui », écrit celui qui traitait naguère tous les membres de l’exécutif d’« incompétents », de « dictateurs » et d’« usurpateurs ». Sept « solutions » tièdes, consensuelles, sans le moindre souffle révolutionnaire sont proposées au président : gouvernement paritaire, contrat de performance, service militaire obligatoire. Du déjà-vu. Du déjà entendu. Rien qui ne puisse inquiéter le Maréchal ou déstabiliser son trône.

 « Mendier un décret » : l’opposant au pied du mur

Le symbole est lourd et ne trompe personne. Succès Masra avait juré, promis, clamé qu’il n’accepterait jamais « un décret pour gouverner ». Le décret, pour lui, représentait la soumission à l’arbitraire présidentiel. Aujourd’hui, derrière les barreaux, cet homme qui a connu la lumière des projecteurs mendie précisément ce qu’il exécrait : un décret. Celui qui disait « non » du haut de la tribune, celui qui enflammait les foules du quartier Abéna, walia ou de Moursal, celui qui appelait à la désobéissance civile, tend aujourd’hui la main à celui qu’il avait promis de renverser. L’apaisement qu’il brandit n’est qu’un cache-sexe misérable, un voile jeté sur une seule obsession : revenir à la Primature. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Pas de vérité. Pas de justice. Juste le calcul glacé d’un homme politique acculé qui sait que, dehors, ses partisans sont en miettes, son parti éclaté, et ses ambitions présidentielles à jamais mortes. À 43 ans, Masra sait qu’il n’aura peut-être qu’une seule carte à jouer : celle du Premier ministre docile, une main tendue qu’il maquille en rédemption.

Un passif lourd : les morts, les marches, les illusions perdues

Il serait indécent d’oublier, au moment où Masra joue les apôtres de l’unité nationale, le prix payé par des milliers de Tchadiens pour ses appels à la rue. Combien de morts ? Combien de blessés ? Combien de jeunes gens encore en prison aujourd’hui pour avoir répondu à ses mots d’ordre ? Les chiffres officiels n’existent pas. Les chiffres officieux donnent froid dans le dos. Ceux qui ont marché derrière lui, ceux qui ont crié « Masra président », ceux qui ont affronté les gaz lacrymogènes et les balles réelles, ces hommes et ces femmes vivent aujourd’hui dans la misère. Beaucoup sont sans travail, sans perspectives, sans espoir. Pendant ce temps, leur leader, celui qui leur promettait le « Tchad nouveau », partageait le gâteau du pouvoir en mai 2024, acceptant le poste de Premier ministre après les fameux « accords de Kinshasa ». Dont le contenu, notons-le, est toujours aussi opaque. Ses propres militants n’en connaissent pas les clauses. Une entourloupe de plus. Un deal conclu dans le dos de ceux qui l’ont porté.

L’égoïsme en majesté : trois preuves accablantes

Pour comprendre le parcours de Succès Masra, il faut accepter une évidence qui dérange ses derniers fidèles : derrière le verbe flamboyant et l’aura de tribun, se cache un égoïsme rare, presque pathologique.

Première preuve : 2021, la candidature impossible. La Constitution interdit alors à Masra d’être candidat à la présidentielle. Il n’a pas 40 ans. Une autre figure, plus âgée, aurait pu porter les couleurs du parti comme l’ont fait tant d’opposants ailleurs sur le continent, au Sénégal par exemple. Non. Masra dépose malgré tout sa candidature. Elle est invalidée. Le parti se retrouve sans candidat. Son ego a parlé.

Deuxième preuve : 2024, le deux-poids-deux-mesures électoral. Après avoir lui-même participé à une élection présidentielle organisée par le « système non crédible » (ses propres termes), Masra interdit à ses camarades de parti de prendre part aux législatives et municipales. Résultat : le MPS balaye tout. Assemblée nationale, Sénat, conseils régionaux, municipalités tout est aux mains du pouvoir. Les militants, qui auraient pu devenir députés ou maires, se retrouvent les bras croisés. Lui, en revanche, a déjà goûté au pouvoir.

Troisième preuve : l’incarcération et la succession confisquée. En prison, Masra refuse de confier la tête du parti à son premier vice-président, celui qui l’a accompagné dans tous les combats, y compris pendant l’exil. Il préfère nommer une personne de son choix, provoquant une crise interne, des départs massifs, et une déliquescence accélérée d’une formation déjà exsangue. Comme si, même depuis sa cellule, il ne pouvait supporter l’idée que quelqu’un d’autre que lui puisse exister à la tête de « sa » maison. Un ancien cadre des Transformateurs, qui a préféré garder l’anonymat, résume amèrement : « Succès, c’est un homme seul. Il ne partage rien. Ni le pouvoir, ni le leadership, ni la lumière. Nous n’avons été que des faire-valoir. »

La déception des siens : « Il nous a trahis »

Dans le quartier Abéna, là où les partisans de Masra étaient les plus nombreux, le ton a changé. « Succès Masra est un traitre, un égoïste », lance Hamid, trentenaire au regard vide. « Il nous a empêché d’aller aux élections sous un fallacieux prétexte. Aujourd’hui, toutes les institutions sont aux mains du parti au pouvoir. Qu’il ne nous embrouille plus. On est fatigués de son affaire. » Une commerçante du septième arrondissement, qui préfère taire son nom, va plus loin : « Il nous a appelés à manifester. Mon fils a été arrêté. Il est encore en prison. Et lui ? Il demande pardon au Maréchal. Lui qui disait qu’il ne trahirait jamais. Pardon ? Non. Honte. » L’« apaisement » dont parle Masra dans sa lettre est un mot vide. Car apaiser suppose d’abord de reconnaître ses propres torts. Or, le leader incarcéré n’a jamais admis que ses appels à la rue ont causé des morts. Il n’a jamais dit qu’il avait eu tort de priver son parti d’élections. Il n’a jamais confessé que sa soif de pouvoir l’a poussé à brader ses convictions. Non. Il demande pardon à l’homme qu’il a passé sa vie à insulter. Pas à ceux qui ont souffert pour lui.

Les hommes clés qui l’ont abandonné – ou qu’il a jetés

Une enquête plus approfondie révèle que le cercle rapproché de Masra s’est fissuré bien avant son incarcération. Des figures historiques, qui ont mangé à sa table et dormi dans ses états-majors, occupent aujourd’hui des postes clés au sein même du régime qu’il combattait. Dr Sitack Yombatina Béni, actuel ministre de l’Enseignement supérieur, fut l’un de ses proches. Moustapha Mahamat Masri, secrétaire général de la présidence, était un pilier des Transformateurs. Ces hommes et d’autres, plus discrets ont traversé la ligne. Il serait naïf de croire qu’ils l’ont fait sans informations, sans contacts, sans compromissions. Aujourd’hui, ces mêmes hommes pourraient bien servir d’intermédiaires entre la cellule 235 et le Palais Rose. La lettre de Masra, il est permis de le soupçonner, a été écrite avec leur bénédiction, sinon sur leurs conseils. « Ils veulent tous revenir dans la danse », analyse un observateur chevronné. « Un retour de Masra à la Primature serait un jackpot pour eux. » Quant aux autres, ceux qui sont restés fidèles jusqu’au bout, Masra les a ignorés ou humiliés. Le cas du premier vice-président, évincé de la tête du parti, est emblématique. Après des années d’exil partagé, de nuits blanches, de dangers courus ensemble, cet homme a été remercié comme un vulgaire figurant. « Il n’y a pas d’amis pour Masra », conclut un ex-dirigeant des Transformateurs. « Il n’y a que des instruments. »

Que reste-t-il du « courage de la liberté » ?

On se souvient du livre de Masra, Le Courage de la liberté. On se souvient de ses phrases martelées, de son ton prophétique, de sa gestuelle de tribun. On se souvient des milliers de jeunes qui voyaient en lui le Mandela tchadien. Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ? Une cellule. Une lettre. Une supplique. Celui qui refusait le décret mendie le décret. Celui qui dénonçait la dictature tend la main au dictateur. Celui qui promettait la refondation propose un gouvernement de gestion. Celui qui appelait à la mort du vieux système devient le suppliant du vieux système. Les observateurs internationaux, qui suivent le Tchad avec perplexité, peinent à cacher leur scepticisme. « C’est la fin d’un cycle », confie un analyste européen spécialiste de l’Afrique centrale, sous couvert d’anonymat. « Masra n’a jamais été un révolutionnaire. C’était un ambitieux qui utilisait la rue comme marchepied. Aujourd’hui, le marchepied s’est brisé. Il lui reste la corde de l’opportunisme. »

Le Maréchal maître du jeu

Reste la question essentielle : que fera le Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno de cette main tendue, de ce « pardon », de cette « disponibilité renouvelée » ? La réponse est probablement simple. Le président, qui a été réélu sans réelle opposition, qui contrôle l’Assemblée nationale, le gouvernement, l’armée, la justice, n’a besoin de personne. Masra lui tend une perche ? Il peut la saisir, pour museler définitivement une opposition en lambeaux. Il peut aussi l’ignorer, laissant Masra pourrir dans sa cellule, symbole de ce qui arrive à ceux qui défient le pouvoir. Une chose est sûre : le rapport de forces a changé. Masra n’est plus l’homme qui faisait plier les gouvernements par la rue. Il est un prisonnier, isolé, dont le parti se vide chaque jour un peu plus, dont les soutiens internationaux embarrassés s’éloignent.

Dans cette partie d’échecs, le Maréchal tient toutes les pièces. Masra, lui, n’a plus qu’un pion : sa propre survie politique. Et pour la sauver, il est prêt à tout. Y compris à tendre la main à celui qu’il avait juré de combattre jusqu’au bout. Y compris à devenir ce qu’il disait haïr. Y compris à trahir.

Partager sur les réseaux sociaux

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

Abonnez-vous à notre newsletters

Souscrivez maintenant pour ne plus manquer aucune de nos actualités

0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x