Une nuit de liesse, un geste qui assombrit l’éclat. Tard dans la nuit du dimanche, tout un peuple vibrait encore au rythme du 2-1 victorieux des Lions Indomptables face aux Bafana Bafana d’Afrique du Sud, synonyme de qualification en quart de finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Les héros en vert, rouge et jaune étaient sur toutes les lèvres. Pourtant, en quelques minutes, c’est un tout autre nom qui a envahi les débats : celui d’Oswald Baboke. La raison ? Une publication aussi énigmatique que lourde de sous-entendus sur la page Facebook de Samuel Eto’o Fils, le président de la Fécafoot. Au lendemain de la bataille gagnée sur le terrain, l’ancienne gloire du football mondial a, en effet, partagé la photo officielle de M. Baboke, Directeur Adjoint du Cabinet Civil à la présidence de la République. Aucun commentaire, juste un simple cœur rouge en légende. Un geste apparemment anodin, qui a en réalité jeté un pavé dans la mare d’une opinion publique camerounaise déjà divisée.
Une publication qui enflamme la toile
Immédiatement, les réactions ont fusé, créant une fracture numérique aussi nette qu’un coup franc direct. Dans un camp, les partisans inconditionnels du président Eto’o ont massivement partagé et « liké » la publication, y voyant un hommage mérité à un haut cadre de l’État. Dans l’autre, une vague de critiques acerbes a déferlé. « Quelle est la pertinence de cette photo ici ? Nous venons de gagner un match crucial, et voilà qu’on nous ramène la politique et les clans ! », S’insurge un internaute sur la page d’Eto’o. Un autre ajoute, amer : « On n’a pas besoin de ces clivages en ce moment. Le football devrait nous unir, pas servir de prétexte à des luttes d’influence. » Face à cette polémique inattendue, la rédaction du Faucon d’Afrique a mené l’enquête pour décrypter les véritables mobiles de ce remerciement en forme de cœur rouge. Et le décor, il faut le dire, était déjà celui d’un champ de bataille bien avant le coup d’envoi de la CAN.
Football en eaux troubles : la guerre Eto’o-Kombi
Depuis son élection à la tête de la Fécafoot, Samuel Eto’o navigue dans une mer déchaînée. En face de lui, le ministre des Sports et de l’Éducation physique, Narcisse Mouelle Kombi. Une rivalité publique, alimentée par différents clans au sommet du pouvoir, qui a pollué l’atmosphère au sein de la tanière des Lions et pesé lourd sur le moral des troupes. Le point d’orgue de cette crise fut l’imposition, par le ministre Kombi, du sélectionneur belge Marc Brys. Une nomination vécue comme une humiliation par Eto’o, qui entretenait avec le technicien des relations exécrables. La disqualification des Lions pour la Coupe du Monde 2026, scellée par la RD Congo, a offert à Eto’o l’occasion de la revanche. Fraîchement reconduit à son poste, il a limogé Brys et installé David Pagou à la barre. Curieusement, le ministre Kombi a plié, acceptant cette décision sans broncher.
Le véritable enjeu : le milliard et l’influence
Notre enquête révèle que cette trêve apparente n’a rien à voir avec le football. Loin des prérogatives statutaires du président de la Fécafoot, cette acceptation est le fruit d’une bataille qui a migré du terrain vert au terrain politique. Elle est la résultante de tractations opaques, de compromis et probablement de compromissions entre les clans qui se disputent le pouvoir à Yaoundé. L’enjeu ? Le contrôle du flux financier colossal : des milliards de FCFA et plus qui irrigue le fonctionnement du sport roi au Cameroun. Un pactole qui attise les convoitises et transforme la Fécafoot en un échiquier politique.
Baboke, l’homme de la situation
Dans ce bras de fer, Oswald Baboke, haut cadre de la présidence, est apparu comme un pivot crucial. Selon plusieurs sources bien informées et des observateurs avertis de la chose sportivo-politique, c’est son intervention discrète mais déterminante qui aurait permis à Samuel Eto’o de « reprendre la main » dans ce duel contre le ministre Kombi, facilitant le virage vers David Pagou. La publication du cœur rouge n’est donc ni un hommage gratuit ni une simple marque d’amitié. C’est un remerciement codé, un aveu public du rôle joué par un homme de l’ombre dans la victoire politique d’Eto’o. Une façon de sceller une alliance et d’afficher, au grand jour, ses soutiens au plus haut niveau.
Eto’o glorificateur : la désillusion d’un peuple
Cette posture du président Eto’o, transformé en louangeur des puissants, ne passe pas auprès d’une frange importante de l’opinion. L’icône, autrefois perçue comme un rebelle intransigeant, semble désormais évoluer dans les arcanes du système qu’il disait vouloir changer. Pour Paul Sébastien Neba, analyste politique, le constat est sans appel : « Samuel Eto’o fait désormais l’apologie des prévaricateurs de la fortune et des ressources stratégiques du pays. Son cœur rouge à Baboke est le symbole de cette dérive. Il célèbre moins la victoire des Lions que celle d’un clan. » Alors que les Lions Indomptables se préparent pour les quarts de finale, portant les espoirs de 30 millions de Camerounais, l’ombre de la politique et des combats de clans plane plus que jamais sur leur tanière. La balle est désormais dans le camp des joueurs : réussiront-ils, par leur talent et leur abnégation, à redonner au maillot vert-rouge-jaune son pur éclat, loin des calculs et des cœurs rouges de couloirs feutrés ? L’enjeu du terrain n’a jamais été aussi grand.



