Ils sont partout. Leurs enseignes jaune et rouge, bleu et blanc, jalonnent les artères de N’Djaména jusqu’aux pistes des provinces. Airtel Tchad, filiale du géant indien Bharti Airtel ; Moov Africa Tchad, propriété du groupe Maroc Telecom. Deux noms, deux multinationales, un seul marché. Pas de troisième concurrent, pas de pression réelle. Ce que les économistes appellent un « duopole », les consommateurs tchadiens le vivent comme un étau. Dans ce pays où les difficultés sécuritaires, climatiques, sociales s’accumulent déjà, la téléphonie mobile aurait dû être un levier de développement, un outil de résilience. Elle est devenue, pour des milliers d’utilisateurs, une source d’épuisement quotidien.
« Chez moi, le réseau, c’est une loterie »
Le premier grief est connu mais jamais pris au sérieux : la qualité du réseau. Dans une grande partie du pays, avoir une barre de connexion relève du miracle. Les appels s’interrompent sans raison, Internet rame à des vitesses d’un autre âge, et les zones rurales restent de vastes angles morts. « Je suis commerçant à Biltine, témoigne Ahmat. Pour passer un appel, je dois marcher quinze minutes jusqu’au sommet d’une colline. Et encore, il faut prier pour que le vent ne coupe pas. Airtel me prend 500 FCFA par semaine pour des forfaits que je n’utilise même pas. C’est du vol organisé. » Les utilisateurs des grandes villes ne sont pas mieux lotis. À N’Djaména, les coupures intempestives et les ralentissements sont légion. Le discours officiel des opérateurs évoque parfois « la saturation des infrastructures », jamais suivie d’investissements à la hauteur.
Mobile money : un service vital devenu impôt déguisé
Au Tchad, le portefeuille électronique a révolutionné le quotidien. Permettant d’envoyer de l’argent sans passer par les banques, il est devenu indispensable. Mais ce service essentiel est aussi devenu une vache à lait. Frais d’envoi élevés, commissions sur le retrait, plafonds bas… Les deux opérateurs appliquent des tarifs qui pèsent lourdement sur des ménages déjà fragiles. « Mon fils m’a envoyé 20 000 FCFA depuis Moundou. Quand j’ai retiré, il ne restait que 17 500 FCFA, raconte Adoum, retraité à Doba. Et en plus, ils m’ont prélevé des frais pour le message de confirmation. Ces compagnies nous saignent sans scrupule. Le gouvernement ne dit rien. Pourquoi ?»
Service client : le mur du silence
Tenter de résoudre un problème avec Airtel ou Moov Africa relève du chemin de croix. Les agences sont souvent bondées, les hotlines renvoient vers des réponses automatisées, et les réclamations s’enlisent pendant des semaines, parfois des mois. « J’ai perdu 75 000 FCFA sur un transfert Moov Money, raconte Mariam, enseignante à Abéché. La faute à une erreur de réseau. Je me suis rendue trois fois à l’agence. On m’a dit “le système est tombé”, “revenez lundi”. Lundi n’est jamais venu. À qui dois-je m’adresser ? À l’ARCEP ? Ils n’ont jamais répondu à mes mails. »
ARCEP, gouvernement, associations : le trio des absents
C’est peut-être le point le plus révoltant. Face à cette dégradation continue du service, les institutions censées protéger le consommateur brillent par leur silence. L’ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques) dispose de pouvoirs étendus : contrôler la qualité de service, imposer des sanctions, obliger à la publication des indicateurs de performance. Pourtant, ses rapports annuels restent confidentiels, et ses décisions n’ont jamais contraint les opérateurs à revoir leurs pratiques.
Le gouvernement, lui, semble considérer la téléphonie mobile comme un secteur où il n’a pas à intervenir. Aucune mesure forte n’a été prise pour contraindre les opérateurs à investir dans les zones reculées, à baisser les tarifs du mobile money ou à améliorer le service client.
Quant aux associations de défense des droits des consommateurs, souvent citées, elles sont inaudibles. Aucune plainte collective, aucune action médiatisée, aucune pression publique. Pour beaucoup d’observateurs, leur complaisance confine à la complicité. « Où sont-elles ? s’interroge Dieudonné, consultant à N’Djaména. L’ARCEP, le ministère, les associations… On les voit quand il s’agit de signer des conventions ou de recevoir des enveloppes. Mais pour défendre les millions de Tchadiens qui se font racketter chaque jour par ces opérateurs, plus personne. C’est une honte nationale.»
Publicité : un impôt impayé qui étouffe les médias
Autre sujet tabou : la publicité. Airtel et Moov Africa sont parmi les plus gros annonceurs du pays. Leurs panneaux et affiches publicitaires inondent les rues. Mais, selon plusieurs professionnels des médias, ces compagnies ne s’acquittent pas correctement du droit à la publicité, une taxe qui devrait alimentée à la fois le budget de l’État et les recettes des entreprises médiatiques. « C’est une situation intenable, dénonce Mathurin, directeur commercial d’un groupe de presse privé basé à N’Djamena.Airtel et Moov Africa rivalisent de panneaux publicitaires sur nos artères, mais quand il s’agit de payer le droit à la publicité, cette taxe qui devrait remplir les caisses de l’État et nous permettre, à nous médias, de respirer un peu, là, ils disparaissent : l’État perd des milliards, et nous, les médias, on est asphyxiés. Pendant ce temps, l’ARCEP et le ministère des Finances ferment les yeux, parce qu’on ne va pas embêter ces grands groupes qui font les beaux jours des investisseurs étrangers. Mais nous, les Tchadiens, on est les dindons de la farce. Qu’ils assument leurs responsabilités fiscales comme tout le monde, ou qu’ils retirent leurs panneaux. Mais qu’on arrête ce simulacre. » Ce manque à gagner prive l’État de ressources non négligeables et fragilise encore davantage un secteur médiatique déjà précaire.
Responsabilité sociale : un bilan famélique
Dans un pays où les besoins sont immenses, santé, éducation, accès à l’eau, on serait en droit d’attendre des groupes comme Bharti Airtel et Maroc Telecom qu’ils jouent un rôle actif dans le développement local. Mais leur responsabilité sociale d’entreprise (RSE) se résume souvent à quelques dons ponctuels, largement médiatisés, sans impact structurel. « Ils ont offert des fournitures à deux écoles, c’est bien, ironise Issa, membre d’une organisation citoyenne. Mais qu’ont-ils fait pendant les grandes inondations qui ont ravagé le pays ? Rien. Leurs bénéfices, ils les envoient à Bombay ou à Rabat. Le Tchad n’est pour eux qu’un marché de consommation. »
L’heure des comptes
Le Tchad ne peut plus se contenter de déclarations d’intention. Il faut briser le duopole, ou à tout le moins encadrer sévèrement ses pratiques. Plusieurs mesures s’imposent selon des spécialistes : Obliger les opérateurs à publier leurs indicateurs de qualité de service et sanctionner financièrement les manquements, imposer un plafonnement des frais de mobile money, comme l’ont fait d’autres pays de la zone CEMAC, exiger une couverture effective des zones rurales, sous peine de retrait de licence, contraindre les opérateurs au paiement intégral du droit à la publicité, avec un reversement automatique aux caisses de l’État et aux médias et rendre l’ARCEP réellement indépendante et opérationnelle, avec des pouvoirs de sanction dissuasifs. Surtout, il est urgent que le gouvernement sorte de sa posture d’observateur silencieux. La téléphonie mobile n’est pas un luxe. Dans un pays où les routes manquent, où les services publics sont défaillants, elle est devenue un bien essentiel. La laisser aux mains d’un duopole qui abuse de sa position dominante, c’est accepter que des millions de Tchadiens soient pris en otage.
« Nous ne voulons pas de cadeaux, nous voulons du service »
La colère gronde. Dans les marchés, les universités, les salons de coiffure, les groupes WhatsApp, les Tchadiens comparent, s’indignent, s’organisent. Certains appellent déjà à des actions collectives, voire à des procédures judiciaires.
« Nous ne demandons pas la lune, conclut Hamid, jeune entrepreneur à N’Djaména. Nous demandons simplement que ce pour quoi nous payons soit livré. Une connexion stable, des frais de transfert raisonnables, un service client qui répond. Et si l’ARCEP, le gouvernement et les associations ne sont pas capables de nous protéger, alors nous le ferons nous-mêmes. Ils sont prévenus.»
Le message est clair. Le temps de l’indifférence est révolu. Aux autorités de prendre leurs responsabilités. Aux opérateurs de comprendre que leur privilège peut aussi se perdre. Et aux consommateurs de ne plus jamais accepter d’être traités comme des vaches à lait.



